| Les textes qui suivent sont extraits de La coupe et la couche - la superposition des couches en peinture, mémoire de maîtrise rédigé en 2002 - 2003 sous la direction de Christophe Viart, à l'Université de Rennes II - Haute Bretagne. |
"[La série des Peintures
est constituée de plusieurs] tableaux de même format [20
x 20 cm.], dont la surface est divisée en 16 cases carrées.
Les formes et couleurs employées sont volontairement variées. Les contraintes de fabrication donnant une cohérence à l’ensemble, l’acte de peinture se fait a contrario de manière totalement libre : je me permets de tout peindre, y compris « n’importe quoi »… Certains tableaux dénotent un souci de composition, d’harmonisation des couleurs, etc. Mais je ne m’interdis pas des incursions dans le domaine du « mauvais goût » par l’utilisation de couleurs a priori mal assorties, par exemple. Je ne cherche pas toujours à faire de « belles peintures ». Dans cette série comme dans les Empilements, je m’intéresse au système mis en place, à ses règles, et au processus de fabrication." Extrait de Peintures, ouvrage. |
"La coupe intervient d’une toute autre manière dans les Peintures, via l’utilisation du latex. Une couche de ce produit appliquée sur une surface peinte la préserve des couches ultérieures. Ayant séché, le latex devient totalement imperméable, souple et élastique, adhérant parfaitement à la surface qu’il recouvre. Dans un délai relativement court, il est aisé de le décoller sans abîmer la surface peinte qu’il protégeait. En préservant de la sorte une case après chaque couche de peinture, je pratique une double coupe, dans le temps et dans l’espace : le latex isole un laps de temps dans l’acte de peindre et « coupe » une partie de la surface du tableau, du tout auquel elle appartient. Celle-ci ne pourra plus être enduite. Une fois dé-couvertes, les seize cases donnent à voir seize couches successives, seize étapes de la fabrication. Un parallèle est possible entre ces cases et la prise de vue photographique. Toute photographie, instantanée ou non, est comparable à une coupe dans l’espace (par le cadrage, qui détermine le champ : ce qui sera sur la photo, et le hors-champ : ce qui n’y sera pas) et dans le temps (une photographie prise au centième de seconde « dure » effectivement un centième de seconde). Ainsi, chacune des cases de chaque peinture donne à voir à la fois un moment précis de sa fabrication et un cadrage dans son espace littéral. Les cases sont comme des échantillons, des prélèvements dans le temps et l’espace de la fabrication." Extrait de La coupe. |
"La couche est employée ici de trois manières différentes, produisant trois types de recouvrement. I. Une couche de peinture peut recouvrir un support ou une surface déjà peinte. C’est le cas dans les Peintures, mais aussi dans les ouvrages récupérés, avant leur découpage. Ce mode de recouvrement est traditionnel en peinture. Une matière colorée malléable est étendue sur une surface, où elle séchera. Elle peut ainsi être recouverte d’une ou plusieurs couches, jusqu’à ce que le peintre juge le résultat satisfaisant et décide que le tableau est terminé. D’une toute autre manière, la dernière couche advient ici selon des règles pré-établies, spécifiques à chaque série [Peintures ou Empilements], qui décident une fois pour toutes le moment d’achever le travail. Les Peintures contiennent toujours 16 couches, puisque leur surface comprend 16 cases dont chacune présente le fragment d’une couche. La décision de terminer le tableau est donc prise, non pas au cours de sa peinture, mais en amont, avant même de l’avoir commencé : il sera fini quand les seize couches auront été peintes et que le latex sera ôté. Les Empilements, eux, sont terminés quand il n’y a plus de morceaux à coller (à un Empilement correspond un ouvrage de peinture découpé). Dans les deux cas, la décision de terminer ne dépend donc pas de l’aspect final de l’ouvrage. Procéder de la sorte permet d’éviter le dilemme auquel la plupart des peintres sont continuellement confrontés en faisant un tableau : Faut-il continuer ? Ou bien faut-il s’arrêter là et décider que le tableau est terminé ? Achever un tableau semble
être en effet un exercice périlleux. Comment être
sûr de s’arrêter au bon moment ? Comment seulement
savoir à quel moment cesser de peindre ? Ce problème est
tout entier contenu dans Le chef-d’œuvre inconnu de
Balzac. Le peintre Frenhofer y est tant attaché à réussir
parfaitement son tableau, à lui donner l’apparence de la
réalité sensible, qu’il en oublie la fondamentale
impossibilité. Parce que toute œuvre d’art est, selon
Lévi-Strauss, un modèle réduit, aucune femme peinte
ne saurait sembler plus réelle qu’une réelle femme.
Frenhofer aurait beau travailler pendant des années, la femme
qu’il peint ne pourrait jamais sembler réelle : il lui
manquerait le volume, le mouvement, la vie, etc. [...] III. Une couche de latex
provisoire peut recouvrir une ou plusieurs couches antérieurement
peintes. Le latex joue ici un rôle «préservatif»
: il protège ce qui a déjà été peint
de ce qui sera peint par-dessus, permettant un retour en arrière.
Une fois enlevé, il laisse voir des couches de peintures qui,
traditionnellement, auraient dû rester dessous. Ces couches de
nouveau visibles, il s’opère une sorte de «découvrement»,
de (re)découverte des strates inférieures de la peinture. Les recouvrements successifs (latex/peinture) sont de l’ordre de l’addition, mais permettent la soustraction ensuite, quand le latex, comme « per via di levare », est ôté de la surface de la toile. Et dans le même temps sont enlevées (et détruites par la tension du latex, plus élastique que l’acrylique) les couches qui avaient été peintes par-dessus. Les Empilements sont la superposition de plusieurs objets identiques (dans leur nature, pas leur aspect). Ils n’ont donc ni enveloppe ni contenu, comme un oignon. Jean Dubuffet l’évoquait en ces termes dans une lettre à Gaston Chaissac, en 1950 : « […] une fois que j’ai voulu peler un oignon j’ai enlevé la première enveloppe puis la suivante et ainsi de suite jusqu’à ce que je me sois aperçu que j’allais enlever tout et qu’il n’y aurait plus d’oignon puisque un oignon n’est fait […] que d’enveloppes successives qui n’enveloppent à la fin rien du tout. » Si les Empilements ou Chute étaient « épluchés », chaque couche pourrait être enlevée, découvrant la strate inférieure, et être découverte. Les couches ne cachent rien d’autre qu’elles-mêmes. Mais s’il y a similitude entre les Empilements et un oignon, c’est seulement avec un oignon coupé. Parce que la tranche est visible. Les couches ne sont qu’à demi cachées : elles exhibent leur coupe." Extraits de La couche. |